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Regards d'un Monde à l'Autre - RENCONTRE AVEC... CÉLINE LAVIGNETTE-AMMOUN

14

Septembre
Octobre
Novembre
2010

RENCONTRE AVEC... CÉLINE LAVIGNETTE-AMMOUN

Céline Lavignette-Ammoun a fait des études de philosophie et est devenue professeur. Aujourd’hui, elle est éditrice de manuels scolaires et vit près de Paris.

Les Éditions d’un Monde à l’Autre publient votre premier roman Amour, patates et rock’n’roll. Pouvez-vous nous le présenter ?
   
    C’est l’histoire de Julia, une adolescente de 14 ans. Son quotidien paraît ressembler au quotidien de toutes les jeunes filles de son âge : les confidences à sa meilleure amie Bérénice, la vie du collège et les petites histoires avec les profs, l’amour timide et lointain pour un garçon qu’elle n’ose pas aborder… Mais derrière cette vie « comme tout le monde », Julia cache une existence différente, qui n’entre pas dans le moule dans lequel elle aimerait se cacher : la vie de son frère jumeau, Julien. Il est autiste et vit enfermé dans le monde rassurant qu’il a construit autour de lui. Julia a des relations ambigües vis-à-vis de ce frère différent : elle ressent une certaine honte et a envie de cacher à tous son existence, et en même temps elle a une vraie affection pour lui et sent qu’elle a pour devoir de le protéger.
C’était ce rapport d’amour et de haine entre frère et sœur que j’avais envie d’explorer dans ce roman. Je voulais montrer que c’est aussi dans la relation à son frère que la jeune Julia se construit et cherche comment exprimer qui elle est.

Ce roman aborde le thème du handicap mental et c’est un élément central dans l’histoire. Qu’est-ce-qui vous a donné envie d’écrire sur ce sujet ?
   
    Ce n’est pas un roman sur l’autisme. Mais évidemment ce handicap tient un rôle central dans la famille du personnage principal, et donc dans le roman. L’autisme est une maladie finalement assez peu connue de ceux qui n’y sont pas plus ou moins directement confrontés. Dans les médias, lorsqu’on en parle, c’est surtout en mettant en avant le côté « spectaculaire » de la maladie : on voit des autistes surdoués, comme dans le film Rain Man, (alors qu’en vrai ces cas d’autisme sont exceptionnels), ou bien des enfants complètement murés dans leur silence. Mais l’autisme, ce n’est pas que ça ! Julien ne va pas à l’école et doit se rendre dans un centre spécialisé, mais il sait parler, et même lire et écrire. C’est juste qu’il a des difficultés à installer une communication simple et «naturelle» avec les gens, à exprimer ce qu’il ressent. Il a des comportements obsessionnels (par exemple, il connaît par cœur tous les horaires de la SNCF!), ce qui déroute les gens qui le rencontrent pour la première fois.

Ce qui était important pour moi était d’aborder l’autisme non pas directement, mais par le regard de la sœur sur le frère. C’était une fabuleuse façon de montrer que ce handicap, même s’il creuse l’écart entre les personnes, peut aussi être une vraie richesse pour ceux qui y sont confrontés. En acceptant son frère, Julia apprend à grandir et devient plus forte.
Ce roman n’est pas autobiographique (j’insiste!), mais c’est sûr que le personnage de Julia me ressemble malgré moi, étant moi-même confrontée à l’autisme…

Pouvez-vous nous parler un peu plus de vous ?
   
    S’il y a une chose que je n’aime pas du tout, c’est parler de moi ! Je n’aime pas être mise en avant. J’ai même failli me cacher sous un pseudonyme ! Et puis finalement, je me suis dit que pour une fois il fallait que j’assume ce que j’avais écrit !
Ce que j’aime dans l’écriture, c’est vivre des tas de vies en même temps, sans quitter mon fauteuil; exprimer des choses qu’on porte au fond de soi… tout en se cachant derrière des personnages et des aventures à mille lieux de ce qu’on vit.

    Je ressemble un petit peu à chacun de mes personnages (Julia bien sûr, mais aussi Julien dans sa difficulté à communiquer, Mlle Cimelli la prof qui manque d’autorité et peut-être aussi Bérénice la délurée)… sans être vraiment aucun d’eux. C’est dans cette liberté et cette pluralité-là que j’aime parler de moi. Bien sûr, cela exige de savoir lire entre les lignes… mais justement, j’aime révéler en dissimulant ou dissimuler en révélant !

Un autre thème majeur de l’histoire est celui de l’adolescence. Les personnages principaux sont des collégiens. En quoi est-ce-que cette période de la vie est importante pour vous ?
   
    Je crois qu’on porte tous en soi un âge, indépendamment du « vrai » âge qu’on a à l’état civil. Et moi, j’ai souvent l’impression d’être bloquée sur l’âge de 15 ans ! C’est un âge essentiel où tout se joue, où l’on se pose des questions sur soi-même et où l’on apprend à mieux se connaître (parfois en faisant des erreurs) ; les questions et les émotions de toute une vie y sont concentrées. Les sentiments y paraissent s’exprimer avec plus de force, et, comme c’est souvent l’âge
des premières fois, tout y est l’occasion d’un regard plus neuf sur le monde. 
D’un point de vue narratif c’est une merveilleuse période, et la littérature n’a pas fini de l’explorer !
Je n’aimerais pas spécialement revivre cette époque, car elle est remplie de doutes et de mal-être. Mais j’éprouve beaucoup de jouissance à la re-vivre dans les histoires que j’écris !

Comment avez-vous connu les Éditions d’un Monde à l’Autre ?


    J’ai connu cette maison d’édition par Internet. Ce qui m’a plu, c’est le dynamisme de cette association et sa ligne éditoriale, à la fois simple et ambitieuse. Je lui souhaite de réussir et d’être chaque année un peu plus connue, même par des personnes qui ne sont pas nantaises comme moi.

C’est votre premier roman publié. Était-ce une évidence de faire publier ce texte ? 

    J’ai écrit ce roman il y a maintenant cinq ans. Je m’étais fixée comme objectif d’écrire un roman avant mes trente ans. J’y suis à peu près arrivée, puisque j’ai mis le point final un mois après mon anniversaire. C’était comme un défi pour moi. Après, publier ce roman a été une autre histoire !

    Je l’ai envoyé dans quelques grosses maisons d’édition. J’ai reçu plusieurs courriers personnalisés, mais tous me disaient « non ». Le thème central de l’autisme avait l’air de gêner.
On m’a même dit que ce n’était pas « commercial » !

    J’ai fini par ranger mon manuscrit dans une pochette… et par l’oublier. Cela n’a pas été difficile, car je n’en avais parlé quasiment à personne et, par pudeur, n’avait pas osé le faire lire à mes proches.
Un jour, par hasard, j’ai découvert la maison d’édition Grandir d’un monde à l’autre et j’ai tout de suite adhéré à la ligne éditoriale. J’ai repensé à mes P’tits Zygotes (c’était le titre initial du roman) et je me suis dit « pourquoi pas ? ». Quelques mois plus tard, je recevais un « oui » !
    Je suis heureuse d’avoir trouvé des personnes pour apprécier cette histoire et de pouvoir la défendre et la partager auprès du public !

Pour qui avez vous écrit ce roman ?

     J’ai écrit ce roman pour tous les adolescents, pas seulement pour des personnes confrontées au handicap. C’est pour cela que j’ai voulu y mettre humour et légèreté.

    Je ne voulais pas d’un énième témoignage sur l’autisme, mais plutôt que le lecteur puisse s’identifier et trouver des affinités avec le personnage de Julia.
    J’ai envie que l’on rie en lisant mon roman, parce que vivre avec un handicap n’est pas forcément une tragédie et qu’avoir un frère handicapé n’est pas une tare qu’on doit porter toute sa vie comme une épreuve insurmontable.

    J’ai l’impression que Grandir d’un Monde à l’Autre partage cette philosophie de vie et c’est ce qui me rend fière d’y être éditée aujourd’hui !

Propos recueillis par Estelle Labarthe-Meyer

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